Centre d'Art

Pau 1991

Le sucré selon Dorothée Selz

Gilbert Lascault

Paris, 1991

Texte du catalogue Dorothée Selz Sucré – Sacré
Centre d’art Le Parvis, Pau, France

Le sucré et le sacré

Dorothée Selz a intitulé l’exposition que vous regardez en ce moment

Sucré-Sacré. Elle vous invite d’abord à jouer avec les mots, à sucer les mots avec votre langue comme si les mots étaient des bonbons, à savourer les mots, les syllabes, à les faire passer d’une joue à l’autre à l’intérieur de la bouche. Vous savourez ces mots qui se mêlent l’un à l’autre : le sacré, le sucré, le créé, le su, le secret. Les mots sont des friandises, des desserts délicieux. Vous êtes gourmands des mots comme vos yeux sont gourmands de vues, comme votre corps tout entier est avide de plaisirs de toutes les sortes. Et nul ne vous oblige à choisir entre la jouissance des mots, la gourmandise des yeux, le goût des caresses, des saveurs et des parfums. Une partie de l’art (et, par exemple les œuvres de Dorothée Selz) incite à ne pas laisser échapper les bonheurs éphémères et intenses des couleurs et des goûts. Il est des œuvres devant lesquelles chacun se sent plus gourmand, plus délicat aussi, plus subtil, plus sensuel, moins malheureux, déjà un peu moins malheureux que d’habitude.

Oh ! La présence du sucré, l’évocation du sucré n’empêchent pas de penser à la mort, mais elles rendent cette pensée moins dramatique. La mort est un peu apprivoisée, elle est moins redoutable lorsque vous croquez les squelettes de sucre mexicains. Et vous vous souviendrez aussi de cette phrase d’une femme qui s’offre un dernier festin avant sa mort : « Je vais passer… Vite ! Le dessert… »

Gouffé, goût de fée

Certaines œuvres récentes de Dorothée Selz agrandissent, colorent, sucrent, transforment des gravures trouvées dans un livre de recettes de pâtisserie de Jules Gouffé (1807-1877). On se souvient que, dans L’écume des jours (1946) de Boris Vian, lorsque Nicolas, merveilleux cuisinier explique à Colin qu’il s’inspire des livres de Gouffé pour confectionner ses plats, Colin le félicite : « Vous eussiez pu choisir un plus mauvais maître ».

Dorothée Selz lorsqu’elle transforme et « amplifie » une gravure d’un livre de Jules Gouffé, lorsqu’elle dresse des arches en partie comestibles, lorsqu’elle utilise parmi ses matériaux, le « sucre glace » et le blanc d’œuf, trouve sa place à l’intérieur des courants que (dans deux articles de 1922) le grand critique Félix Fénéon a nommés la sculpture des cuisiniers, l’architecture des pâtissiers. On se souvient du plaisir avec lequel, dans Madame Bovary (1857) Flaubert décrit les colonnades, statuettes et donjon d’une pièce montée de mariage : « Et enfin, sur la plate-forme supérieure qui était une prairie verte où il y avait des rochers avec des lacs de confiture et des bateaux en écale de noisettes, on voyait un amour se balançant à une escarpolette de chocolat ». Cette architecture des pâtissiers, cette sculpture des cuisiniers, Dorothée Selz les fait entrer à l’intérieur de l’art contemporain. Ces œuvres rencontrent ainsi une sculpture en nougat (1959) de Marcel Duchamp, bien des œuvres de Daniel Spoerri, des coulées de bonbons du sculpteur César, des sucres sculptés (1970) de Christian Boltanski, un ange bleu en pain d’épices du peintre Richard Lindner, quelques autres.

En de telles recherches, qui constituent une part de notre modernité, des matières sont exaltées, aussi belles que l’ivoire, l’or ou le bronze, plus émouvantes peut-être; celles qui nourrissent, celles qui ont des liens avec l’amour et la mort, celles que les Balinaises offrent aux dieux. En de telles recherches, des formes savoureuses viennent coexister, dans le musée, avec d‘autres plus strictement géométriques. Car nous pouvons aimer à la fois l’austère et le voluptueux.

Arches, arc-en-ciel

Vous marchez dans l’exposition. Vous pouvez passer sous une ou plusieurs des sept arches qu’y a construites Dorothée Selz : arches légèrement «inclinées», éléments d’architecture éphémère. Elles évoquent ces architectures de fêtes, utilisées jadis pour les entrées royales dans les villes. Mais ce ne sont pas exactement des arcs de triomphe, liés à l’affirmation d’un pouvoir. Ce sont des arcs de jeu, des arcs de plaisir, qui rappellent le bonheur des passages, des franchissements de seuils. Ces arches sont les sœurs de l’arc-en-ciel, arc impalpable, évanescent, de couleurs, arc-en-ciel qui est déjà apparu dans plusieurs œuvres de Dorothée Selz.

Gilbert Lascault, agrégé de philosophie, poète, romancier, critique d’art, enseignant, nombreux écrits sur l’art et les artistes, nombreux textes poétiques, parmi eux : Le Monstre dans l’art occidental 1963, Enfances choisies 1976, Boucles et noeuds 1981, Malaval 1984, Les chambres hantées 2014,Saveurs imprévues et secrètes : anthologie des textes sur l’art, préface et choix des textes par Camille Paulhan, 2017