Centre culturel municipal Jacques-Prévert

Villeparisis 1980

Photo © Centre culturel municipal Jacques-Prévert, Villeparis

Les mondes sucrés de Dorothée Selz

Gilbert Lascault

Paris, 1980

Gilbert Lascault  texte pour catalogue des expositions aux Centre culturel municipal Jacques-Prévert, Villeparis (Seine et Marne) et Centre d’Action culturelle, Chelles (Seine et Marne) France,1980.
Commissaire Jaques Guillot

DES COULEURS À LÉCHER . Dorothée Selz sculpte et colore le sucre. Le sucre est la matière qu’elle s’est choisie, comme d’autres ont décidé d’utiliser le marbre, l’or ou le bronze. Elle travaille le comestible. Elle modèle ce qui se mange.  Elle impose des formes à la douceur. Elle façonne et colore des friandises parfois immenses, des sucreries parfois géantes. En 1978 des trains électriques circulent dans trente mètres carrés de paysage sucré. En 1972, des éruptions de bonbons sortent d’un gâteau-volcan de trois mètres vingt de hauteur.

Ici l’on croit pouvoir lécher les couleurs, connaître enfin du bout de la langue la saveur du bleu, du vert ou du gris. Un rouge est-il plus ou moins sucré lorsqu’il devient plus intense ? Serait ainsi rendu possible un savoir gustatif des formes. Chacun aurait envie de croquer un morceau d’arc-en-ciel, un petit rocher ou (sur le bas-relief d’une façade), l’encadrement baroque et succulent d’une fenêtre ;  envie de mordre dans un chapiteau ou de sucer une colonne, comme s’il s’agissait d’un sucre d’orge architectural. Chacun croirait pouvoir aller au-delà de la vue : ne plus seulement manger le visible des yeux. Formes et couleurs semblent s’offrir  à une bouche gourmande, prête à la fois à les lécher, à les caresser de la langue et à les mordre, à les déchiqueter.

Au début d’Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll, la petite Alice découvre « un très petit gâteau sur lequel les mots « mange-moi » étaient fort joliment inscrits en lettres formées par la juxtaposition d’un certain nombre de grains de raisins secs ». De même, les œuvres en sucre de Dorothée Selz semblent inciter les spectateurs à les  manger et les transforme, quel que soit leur âge, en petits garçons et petites filles, tous rêvant au pays de cocagne.

L’INTERDIT. Mais simultanément, il est interdit de sucer et de dévorer et de détruire les oeuvres. Une vitre souvent les sépare de nous. Il nous est impossible de les toucher, de les respirer de près, de les mordiller. Et l’on pourrait imaginer au cœur des paysages sucrés, au centre des façades douces, écrit avec peut-être des grains de raisins de Corinthe la phrase tendrement agressive « ne me mange pas ».

Le spectateur peut avoir l’eau à la bouche. Mais rien de plus. L’oeuvre visible s’organise comme frustration du désir de la mordre, de l’avaler, de l’abolir. Elle demeure extérieure à celui qui la regarde sans pouvoir la faire entrer dans son corps. Elle se protège de tout contact. Elle séduit et se défile. Elle est l’aliment interdit et visible sauvé.

Il y a eu des époques où Dorothée Selz livrait ses gâteaux, ses sucreries, ses pains-surprises, ses spaghettis rouges et noirs aux dents, aux langues, aux estomacs. Entre 1969 et 1973, Miralda et elle, Traiteurs coloristes,  préparent des repas colorés. Aujourd’hui Dorothée Selz préfère inventer des abstinences colorées et sucrées, des jeûnes, peut-être plus complices qu’on ne l’imagine de la gourmandise. Elle diffère indéfiniment la consommation de la matière sucre qu’elle travaille. Elle diffère cette consommation jusqu’à la rendre à la fois impossible et non désirée. On préfère garder et regarder ces mondes sucrés plutôt que de les ingurgiter, que de les anéantir.

MIMER L’ÉPHÉMÈRE. Mimant la fragilité, feignant d’être éphémères, ses paysages sucrés, ses façades qui semblent prêtes à s’effriter sont sans doute plus solides que bien des matières qui jouent la dureté. Leur apparente fragilité est peut-être d’abord une façon de nous obliger à prendre soin de leur conservation.

LA SOEUR DES ARTISANS. Lorsqu’elle fait ses grands paysages, Dorothée Selz n’est pâtissière, confiseuse qu’à la fin de son travail. D’abord, elle se donne une base solide, rigide, en bois. Sur cette base simple, elle construit des courbes, des plis de terrain, des monticules, des rocs, des abîmes avec du carton, du polystyrène, du papier journal du papier kraft. Puis elle recouvre ses formes avec des bandes de tissus plâtrés :  celles même qu’utilisent les médecins pour les plâtres médicaux. Finalement, elle couvre le tout de sucre diversement coloré à l’aide d’une « poche à douille », semblable à celles dont se servent les pâtissiers.

On le voit : elle fréquente peu les marchands de produits pour artistes ; elle utilise peu les matières traditionnelles de la peinture et de la sculpture. Elle serait plutôt la sœur des artisans, soucieuse de solidité, intéressée par les matériaux et les formes que lui proposent les vitrines des pharmaciens (le tissu plâtré), des boulangers et des pâtissiers. En flânant dans la rue, en léchant les vitrines, elle invente ses mondes sucrés.

L’ART DES PÂTISSIERS. Elle retrouve ainsi, et continue une tradition populaire (trop souvent négligée par les historiens d’art), un goût des formes éphémères : plaisirs des yeux avant d’être plaisirs du palais. Souvent liées aux fêtes, parfois chefs-d’œuvre de maîtrise des artisans pâtissiers, les grandes pièces montées étonnent et ravissent. Elles nous donnent autant et parfois plus de jouissance esthétique que bien des sculptures posées sur des socles majestueux. Dès 1922, le grand critique d’art Félix Fénéon peut rêver d’un fascinant musée de la pâtisserie  : « il y aura dans les musées la section des pièces de pâtisserie, ville en miniature protégée par des globes de pendule ». Au printemps 1978, au Musée des Arts Décoratifs, à Paris, Dorothée Selz (en collaboration avec Guy David, avec l’aide du Centre d’Études et de Documentation du Sucre et celle du musée) conçoit et prépare l’exposition « Sucre d’Art », qui, en quelque sorte, préfigure le musée de l’artisanat gourmand proposé par Felix Fénéon… Et d’ailleurs, dans les Mémoires historiques, dans les livres des grands cuisiniers, dans les romans, existe déjà un énorme musée imaginaire de la pâtisserie pittoresque.

Au XIVème siècle, le Comte Amédée VI offre à l’empereur d’Allemagne un immense gâteau doré figurant tout le comté de Savoie avec ses lacs, ses montagnes… En 1649 un ouvrage de Bücklery décrit des pièces montées animées par des mécanismes… Dans son Pâtissier pittoresque  (1815), Marie-Antonin Carême propose des belvédères, moulins et ermitages à dévorer. Dans sa « Rotonde en ruines », les colonnes sont en pâte d’amande rose ; un pont en nougat part de rochers constitués de parties de feuilletage, elles-mêmes « masquées de sucre en poudre très fin ce qui produit l’effet de la neige »… On se souvient aussi de la pièce montée qui termine le repas de mariage de Charles et Emma Bovary, avec colonnades, statuettes et donjon ; « et enfin, sur la plate-forme supérieure qui était une prairie verte où il y avait des rochers avec des lacs de confiture et des bateaux en écale de noisettes, on voyait un amour se balançant à une escarpolette de chocolat ».

Les oeuvres de Dorothée Selz viennent aussi évoquer, réveiller en quelque sorte une tradition des fêtes pour l’œil et l’estomac, une histoire des démesures pâtissières.

Elle met aussi en rapport cette histoire occidentale des excès sucrés avec d’autres traditions : les squelettes et cercueils sucrés du Jour des Morts au Mexique, les offrandes en riz coloré de Bali.

MODERNITÉ DES MATÉRIAUX COMESTIBLES. Simultanément, elle se place à l’intérieur d’une modernité qui souvent utilise les matériaux comestibles et éphémères. La Sculpture morte (1959) de Marcel Duchamp est modelée dans du « touron », une sorte de nougat… Avec des pains, Erik Dietman écrit le mot pain (1967) … Big Cloud (1971) de Dieter Roth est tracé avec de la mayonnaise et du chocolat…Christian Boltanski, en 1970, sculpte des sucres en forme de signes ou de pointes de flèches… À partir de 1975, Bernard Lagneau introduit dans ses Lieux mécanisés des roues en pain ou en biscuit…Dans la Eat Art Galerie (ouverte en 1970 par Daniel Spoerri à Düsseldorf) ont été montrés un ange bleu en pain d’épices, des portraits en réglisse de George Brecht, des œuvres de Spoerri, des coulées de bonbons de César, des accumulations, par Arman, de cuisses roses en pâte d’amandes.

En de telles recherches, la frontière (trop facilement posée)  entre la vie quotidienne et ce que l’on nomme l’art, entre le culinaire et le sculptural est interrogée et perturbée, même si elle n’est pas effacée. En de telles recherches, des matières sont exaltées, aussi belles que l’or ou l’ivoire, plus précieuses peut-être  : celles qui nous nourrissent, celles que les balinais offrent aux dieux, celles qui (tour à tour et parfois simultanément) ont des liens avec l’amour et avec la mort : une mort peut-être douce, tendre, en quelque sorte sucrée, comme les squelettes que sucent les enfants au Mexique.

LA PÂTISSERIE DU CLAIR DE LUNE. Soeur des pâtissiers, des confiseurs, Dorothée Selz sculpte la lumière et le nocturne. Elle donne une figure solide aux arcs-en-ciel. Pâtissière du clair de lune, confiseuse de la nuit, elle modèle parfois de grands paysages bleu sombre ou couleur de cendre. Elle nous aide à rêver sur le grand et sur le petit. Elle nous renvoie à nos enfances et fait circuler des chemins de fer électriques dans des pays de cocagne. Lorsqu’elle couvre d’une couche de sucre les volumes de ses montagnes, elle nous amène à imaginer un épiderme sucré de la terre… Si Dali a su parler « de la beauté terrifiante et comestible de l’architecture Modern Style », les façades de Dorothée Selz nous révèlent peut-être l’aspect alimentaire de toute architecture, le côté sucré du stuc…

Jamais peut-être nous n’avons été plus proche du pays tendre décrit par l’Américain Richard Brautigan, dans Sucre de pastèque (édition Bourgeois, 1974). Là-bas certains ponts sont construits en sucre de pastèque. Là-bas, des hommes ont pour travail d’éloigner les oiseaux qui voudraient se poser sur le sucre (doré, gris, insonore ou bleu) qui durcit au soleil.  là-bas, la cabane de Pauline est entièrement en sucre de pastèque, sauf la porte. Même les vitres des fenêtres sont en sucre…

Gilbert Lascault, agrégé de philosophie, poète, romancier, critique d’art, enseignant, nombreux écrits sur l’art et les artistes, nombreux textes poétiques, parmi eux : Le Monstre dans l’art occidental 1963, Enfances choisies 1976, Boucles et noeuds 1981, Malaval 1984, Les chambres hantées 2014, Saveurs imprévues et secrètes : anthologie des textes sur l’art, préface et choix des textes par Camille Paulhan, 2017