Emily Harvey Gallery / New York

New york 1985

Photo © D. Selz, Emily Harvey Gallery, NY

Bruce Benderson

New York, 1985

Why, Dorothée Selz, have you lead me down the reassuring garden path, only to plunge me into thin air?

Oh, I see, I’m sorry, all I have to do is follow along, flow up this smooth, seamless plank of bright unbroken color, follow this sure perpective to…

Gee, the path is getting streep, and what is this tilting feeling? If I’m smack in the center of this wide, bright line, why do I have the sense of slowly careening? Where are the footholds? Why this sudden loss of bearings?

I knew I never should have followed you, Dorothée Selz … until, as if you had changed your mind about a foretold meeting, you suddenly dropped everything off, decided to stray for a moment into this curving shoreline, away from bright, primary certainly into a sketchy horizon where two elements seem to meet, flirt, mix, waver (and haven’t I been here before?)

… until the long, straight, certain road you were on seems more and more disconnected from this flat, open, circular fragment ready to drop into nothingness

… until two ways of thinking, feeling, both incomplete in themselves, part company, going nowhere.

Where did you say we were going Dorothée Selz, and why this joking attitude? Why this seeming preoccupation with geometry, precision, the bases of math, logic, architecture, as you simultaneously make light of permanence, fixity, marble?

(Earth meeting our idea of it, then passing by.)

Several years ago you made pieces out of sugar, mocked the solidity and lastingness of architecture by decorating bas-reliefs with frosting. In a château at Chambéry you hung tinted hors-d’oeuvres on palettes attached to the wall. Guests stripped them bare. Your work was tangible and ephemeral, it disappeared when it was eaten.

Now you spend days contemplating a construction, then grab compass, rulers, your forms are drawn almost instantaneously, without measuring. The eye follows each line: a promise of precision, consistency that abruptly dumps you into empty space.

How big is your world, and how big are we that see it? From what miniature or immense country did you chop this shimmering, schematic landscape? Are these pastel scribblings vast horizons reduced to ribbons, or only enormously magnified centimeters of turf, water or sand?

Are we in it or above it? Infinitely bigger or unimaginably smaller? For you « l’échelle humaine » has no meaning, everything is in the scale of the planet, the universe…

there is no other scale. From mountain to grain of sand. Even these tiny polaroids scattered on my desk, reducing your pieces to one-fiftieth their size, have the same effects: exploding molecule or distant solar system: beginning somewhere, leading nowhere, everywhere: a tiny snip of the continuum.

No time: clock hands bent into half-circles.

No contact: fairy-tale pliers snipping at the void.

Oh, I see, I’m sorry, all I have to do is follow along…

                                                                                              … Bruce Benderson

Bruce Benderson, écrivain américain, né à New York, nombreux essais, nouvelles, livres publiés presque tous traduits en français, textes pour la presse (New York Times magazine, Village Voice, Libération, Têtu , Bil Bo K…), traducteur du français en anglais d’oeuvres de : Tony Duvert, Alain Robbe-Grillet, Philippe Sollers, David Foenkinos, biographie de P. Mérigeau sur Jean Renoir cinéaste – parmi ses oeuvres : The United Nations of Times Square 1987, Toward the New Degeneracy 1997, The Romanian (Autobiographie érotique 2006, Prix de Flore, Paris), Transhumain 2010

ESPACES ET SAVEURS DE DOROTHÉE SELZ

Gilbert Lascault

Paris, 1985

Il y a des lignes droites et des fragments de cercle. Mais ici la géométrie n’est pas aimée seulement pour elle-même. Ce qui, de loin, apparaît comme trait oblique ou circulaire se donne à voir, lorsque le spectateur change de point de vue, comme paysage.

Chaque espace, défini par une forme volontairement simple, est fragment de territoire, échantillon de terrain, morceau de pays. Chaque espace est un bas-relief polychrome évoquant une contrée et ses reliefs, un monde et ses accidents. À propos de ces oeuvres, on a pu parler de topographies sans échelle définie. Selon que le spectateur se rapproche,  ou s’éloigne, selon qu’il se raconte des histoires de grands espaces ou des récits de lieux intimes, il se donne de multiples façons d’appréhender ces bas-reliefs. Nulle anecdote, nulle référence précise ne s’impose. Ce sont lieux disposés à accueillir des rêves pluriels. Non pas lieux neutres, pourtant, mais lieux légèrement accidentés, juste assez diversifiés pour donner un élan à l’imagination sans l’orienter avec trop de précision.

Ce sont chemins aussi, voies que suit l’oeil, routes qui ne mènent nulle part. On les suit pour le plaisir de les parcourir, sans se soucier d’un but, d’une destination. Dorothée Selz travaille pour un oeil nomade, pour des pensées qui errent paresseusement, qui vagabondent. L’oeil jouit du rugueux, du pointu, du lisse, du brillant, du mat, du sourd.

Dans certaines de ses installations, Dorothée Selz place ses lignes sur le sol, assez bas; et le spectateur croit voir le monde de haut, comme depuis un avion. Ou bien, elle installe ses lignes sur les murs et elles évoquent des météores, des planètes aperçues sous un angle inattendu depuis un aéronef imaginaire. «  J’aime ( dit-elle ) une certaine incertitude. Je préfère que les choses restent en suspens, en une sorte d’apesanteur ».

Dorothée Selz souhaite aussi travailler pour un oeil  gourmand. Aujourd’hui elle n’utilise plus pour créer ses reliefs de matériaux comestibles, sucrés, comme elle le faisait naguère. Mais elle désire toujours lier les plaisirs des yeux et les rêves des papilles gustatives. Elle cherche une sculpture qui serait riche en saveurs, dont les couleurs et les formes développeraient la gourmandise des yeux.

Gilbert Lascault, agrégé de philosophie, poète, romancier, critique d’art, enseignant, nombreux écrits sur l’art et les artistes, nombreux textes poétiques, parmi eux : Le Monstre dans l’art occidental 1963, Enfances choisies 1976, Boucles et noeuds 1981, Malaval 1984, Les chambres hantées 2014, Saveurs imprévues et secrètes : anthologie des textes sur l’art, préface et choix des textes par Camille Paulhan, 2017