Exposition Jeune Création

Paris 2020

Photo © Dorothée Selz

A propos du groupe Femmes en lutte, femmes artistes exposées au Salon de la Jeune Peinture 1975

Dorothée Selz

Paris, août 2020

Texte écrit pour la publication du Salon Jeune Création, directeur Jérémy Chabaud, Galerie Thaddaeus Ropac, Pantin (Paris), septembre 2020

A propos du groupe Femmes en lutte, femmes artistes exposées au Salon de la Jeune Peinture Musée d’Art Moderne de la ville de Paris, 18 avril-6 mai 1975

En 1975, notre groupe Femmes en lutte était composé de femmes artistes qui avaient toutes une trentaine d’années : Claude Antonini, Claude Bauret-Allard, Charlotte Calmis (Groupe de la Spirale), Isabelle Champion-Métadier, Pascaline Cuvelier, Florence Julien, Kiki, Irène Laskine, Milvia Maglione, Marie-Annick Maupu-Dugain, Nicole Métayer, Françoise Noël, Raphaëlle Pia, et non citées dans le catalogue de ce salon, Hessie, Nil Yalter, Mathilde Ferrer et sa soeur Esther Ferrer. Artistes, certainement, mais dans quel contexte ?

Je souhaite ici évoquer surtout l’état d’esprit d’une époque.

Par notre pratique, nous nous connaissions déjà et nous étions liées par nos engagements dans diverses causes féministes. Vers 1973, nous commencions à nous réunir dans nos domiciles ou ateliers. Il y eut des rencontres fructueuses pour débattre de nos idées, de nos revendications et de tenter de nous faire entendre dans le domaine culturel. Choisir d’être peintre ou sculpteur était déjà un engagement en soi : les femmes étaient largement destinées à être femme au foyer, mère de famille. Peu de femmes faisaient des études supérieures, se lançaient dans une profession, une minorité choisissait le domaine créatif.

1975 n’est pas si loin mais c’était une autre époque.

1975 avait été déclarée Année internationale de la Femme par l’ONU.  Nous contestions le contenu ambigu d’un texte publié alors par l’UNESCO.  Nous étions  encore dans le cadre de la Guerre froide USA-URSS, la guerre  du Vietnam était juste terminée (1er novembre 1955 – 30 avril 1975), la vague hippie nous avait influencées, de même que les positions radicales des féministes aux USA, en Angleterre, Espagne, France et dans d’autres pays. Le livre de Simone de Beauvoir (1908-1986) Le deuxième sexe publié en 1949  semblait d’actualité, l’équipe des Éditions des Femmes et leurs librairies, faisait un remarquable travail innovant depuis 1973. Grâce à la ténacité de la ministre de la Santé Simone Veil (1927-2017)  la Loi pour l’avortement passée de justesse le 2 novembre 1974 entrait en vigueur le 17 janvier 1975. Enfin, en Espagne le général Franco n’était pas encore mort (décédé le 20 novembre 1975).

J’ajoute que Mai 68 était passé par là, que l’époque en plein bouleversement était aussi une époque joyeuse. Les femmes se lançaient dans des carrières, on expérimentait à tous niveaux, le mode de vie prenait un nouvel essor.

J’étais fan de Janis Joplin et de Jimi Hendrix. On entrait avec frénésie dans une ère innovante.

Nos réunions ont permis d’exprimer notre rage et indignation face à mille aspects aliénants du rôle de la femme dans la société. Nous avons décidé de travailler sur un sujet à la fois visuel et sociologique : l’image de la femme dans la publicité. Nous avons pris au piège de leur idiotie les slogans et photos publicitaires.  Avec un esprit Pop Art, nous  avons kidnappé et mis en évidence l’absurdité du rôle que nous étions censées avoir et jouer. Les affiches de la rue, du métro, ces visuels perturbants, étaient présents en permanence. Ainsi tout le matériel d’étude était là, sous nos yeux.

Quelques exemples de slogans : Maintenant les hommes vont aimer les femmes qui font la vaisselle,

dieu créa la femme, et ..X.. l’habille, chacun son boulot  (dit un monsieur assis, une femme nue à ses genoux ) bref, le corps, le sexe de la femme étaient, et sont, constamment au service de tous types de consommation.

C’était violent !

Ce qui était innovant, même dans ce Salon de la Jeune Peinture, c’est qu’armées d’un simple appareil de photo et de textes nous avions fait comme un copier-coller géant : transposer de la rue à une salle d’exposition de grands agrandissements de cette publicité stupide. L’idiotie semblait d’autant plus évidente qu’elle était sortie de son contexte urbain.

Une autre salle du Salon exposait des titres agrandis de films pornographiques. À Paris, et dans d’autres villes, de nombreux cinémas projetaient des films pornos, avec en façade peintures et titres géants pour allécher un public masculin.

Exemples de films glanés en mars 1975 :

On est toujours trop bon avec les femmes, Femmes en location, Les petites chattes sont toutes gourmandes, Dociles et perverses

Là aussi, l’évolution des mœurs sexuelles, très intéressante par ailleurs, produisait un cinéma où le corps féminin est souvent un objet utilisable, une poupée gonflable jetable mais jetée en pâture au public. Les hommes aussi sont pris au piège aliénant d’un masculin fantasmé, fort, musclé, sexuellement consommable. La publicité faisait, et fait encore, jouer aux individus des rôles stupidement conventionnels ou mensongers. Le diktat du rester jeune, le tabou sur la sexualité des vieux, voici quelques poisons du marketing. Pour moi l’érotisme est un vrai sujet, complexe, passionnant et pourquoi pas dérangeant !

Je connaissais le Salon de la Jeune Peinture, les positions politiques des artistes étaient  plutôt de gauche ou d’extrême-gauche. Mais au comité il n’y avait pas de femme ! J’ai demandé à en faire partie: en 1975 Ivan Messac était dans ce comité depuis un an. Une fois intégrée, j’ai présenté notre groupe Femmes en lutte. Nous avions préféré dénoncer la condition de la femme dans le social, plutôt que d’exposer nos propres œuvres.

Notre œuvre fut cette action collective.

Nous pensions plus pertinent d’exposer nos idées, nos cris. Ainsi, nos réunions des mois précédents, la démarche même du processus de réalisation – photographier dans la rue la misogynie de la publicité – tout cet ensemble a marqué une étape de réflexion, une urgence de dénonciation, un bond en avant en tant que femmes peintres engagées. Nous avions osé montrer ce qui nous poussait à essayer d’être autrement que la norme imposée. Dans ce sens, mes idées n’ont pas changé, nous n’avons pas changé.

Notre démarche avait été bien accueillie par le public. Pourtant, seule une femme critique d’art, la talentueuse Aline Dallier (1927-2020) avait alors publié un article sur notre groupe dans le magazine Opus international. Plus tard, début 1980, nous avons rencontré avec bonheur Lucie Lippard (née à New York en 1937), historienne de l’art, figure majeure de l’art contemporain et grande défenseuse des femmes artistes.

Notre groupe s’est dissous peu à peu dans les années 1980. Nous gardons encore des liens amicaux.

Je souhaite mentionner l’article sans tabou de Camille Paulhan, jeune historienne de l’art, « Actualité de la vieille dame », publié dans Art Press, juin 2019. Un travail pertinent sur les femmes artistes des années 1960-70 en France et leur évolution jusqu’à aujourd’hui.

Je terminerai en citant l’excellent travail de paroles filmées HERstory : ce projet créé par Julie Crenn et Pascal Lièvre, elle historienne de l’art, lui artiste, tous deux commissaires d’expositions. Cette initiative, de cette jeune génération, a pour but de faire entendre les témoignages de féministes hommes et femmes, et aussi, il était temps ! les voix d’individus cisgenres, transgenres et intersexes du monde entier. Beaucoup sont artistes, tous racontent librement leur histoire, sans tabou ni limite de temps…Chose rare.

Oui en 2020, constats et débats vivent intensément, dans certains pays la parole est enfin libérée, fort heureusement.

On ne peut que s’en réjouir !