Exposition Spoerri

Chinon 2015

Photo © Daniel Spoerri, Musée Le Carroi, Chinon

catalog authors Daniel Spoerri / Attention Œuvre d’art

Les Traiteurs coloristes

Cindy Daguenet

Musée Le Carroi, Chinon, France 2015

Le symbolisme des couleurs a nourri l’esprit et la créativité de nombreux artistes et écrivains depuis des siècles. Rabelais dans Gargantua nous livre une description des couleurs sur plusieurs pages fondée sur la symbolique culturelle provenant de la période antique et du christianisme. Au XIXe siècle, Goethe écrit son Traité des couleurs sur les bases de la physique moderne et sera accompagné quelques années plus tard par Schopenhauer et son traité Sur la vue et les couleurs qui donne une vision purement rétinienne des couleurs propre à chacun. A la fin du XIXe siècle, une des œuvres les plus avant-gardistes dans le domaine pictural est réalisée par Alphonse Allais, qui, après avoir vu au Salon des arts incohérents en 1882 ,à Paris, une toile entièrement peinte en noir de Paul Bilhaud et dont le titre est Combat de nègres dans une cave, la nuit, décide d’utiliser le même procédé et livre six autres monochromes (plus celui de Paul Bilhaud) qu’il rassemble dans Album primo-Avrilesque.

Les monochromes sont gravés en taille douce et les titres se réfèrent aux couleurs choisies, ainsi le monochrome rouge est accompagné du titre Récolte de la tomate par des cardinaux apoplectiques au bord de la mer Rouge.

Il est surprenant de constater que le langage en peinture et en cuisine est souvent identique et que ces deux pratiques usent parfois des mêmes outils et ustensiles. Il n’était donc pas étonnant que les peintres et les artistes se mettent aux fourneaux dès le milieu du XXe siècle et utilisent le périssable comme matériau de création. La société de consommation est alors en marche, la publicité avec ses nouvelles techniques d’impressions par aplats, qui font la part belle aux couleurs, trouve des échos dans le domaine de l’alimentation et vante ses mérites. Pour en arriver à véritablement mettre de la couleur dans nos assiettes, il faut attendre la fin des années 1960 et les Traiteurs coloristes, un duo franco-espagnol composé de Dorothée Selz et Antoni Miralda. Pendant plusieurs années ils réaliseront ensemble, puis en solo, des banquets colorés composés de plats tout à fait communs dans notre histoire culinaire mais visuellement très singuliers et déroutants par l’utilisation de colorants alimentaires : jaune, bleu, rouge, violet, noir… De nombreuses archives photographiques de leurs repas colorés sont présentées dans l’exposition « Daniel Spoerri – Eat Art », mouvement auquel ils ont été rapidement associés, puisqu’en 1971 Daniel Spoerri les invite à Düsseldorf dans son restaurant pour la réalisation d’un repas coloré et dans sa Eat Art Galerie pour l’exposition des œuvres en lien direct avec le périssable et l’aliment.

Le menu haut en couleurs que découvrent les convives le soir du 4 juin 1971 au Restaurant Spoerri est composé d’aspics, de bouillons de poule, de steaks végétariens, de bécassines farcies au foie gras, de fromages de brebis, de tartes multicolores, de pain et de vin. Mise à part la tarte multicolore annoncée sur le menu, rien n’indique que les autres plats seront colorés. Sauf qu’ils le sont tous et que la mise en bouche commence par des gelées (aspics) rouges, bleues, jaunes, vertes.

« Si le comestible, dans sa nouveauté, nous est apparu important dans notre activité artistique, je crois aussi qu’il témoignait de notre goût très fort pour la provocation. Donner à déguster du pain bleu, une soupe rouge ou un poulet jaune citron va au-delà de nos habitudes alimentaires européennes. C’était une sorte de poésie de la provocation » Dorothée Selz (1).

Participer à un repas coloré, c’est vivre une véritable expérience visuelle et gustative et mettre en cause nos habitudes alimentaires. Même si les colorants alimentaires ne changent pas le goût des produits cuisinés, le fait de déguster un aliment connu de tous mais visuellement modifié par l’ajout d’une couleur, bouleverse totalement la perception du goût et rend parfois méconnaissable les aliments et la relation que l’on a avec le comestible. « certaines personnes ont eu des réactions curieuses, d’autres ont été impressionnées, d’autres enfin n’ont pas pu avaler de bleu car le bleu est culturellement  non alimentaire » Dorothée Selz (2).

Méconnaissable comme les Pains colorés présentés dans l’exposition et que la plupart des visiteurs prennent pour des éponges de couleurs. Pourtant à les regarder de près, on retrouve dans les Pains colorés des Traiteurs coloristes tous les éléments du pain quotidien : la forme, le tressage, la mie de pain aérée, les petite bulles d’air  formées par la levure, mais l’illusion est parfaite par le seul fait d’avoir incorporé à la pâte à pain du colorant rose, jaune, ou bleu lagon.

Les Traiteurs coloristes ont toujours mis un point d’honneur à travailler ouvertement avec les artisans qui préparaient leurs banquets et à choisir leurs aliments dans un souci de choix de matières, de cuissons et de goûts. En mettant de la couleur dans nos assiettes, les Traiteurs coloristes ont brillamment interrogé différents aspects de l’alimentation en bouleversant les codes alimentaires. Ils ont pointé du doigt l’influence du symbolisme des couleurs et nous ont fait vivre des véritables expériences optiques et gustatives grâce à leurs repas colorés.

Aujourd’hui encore, Dorothée Selz métamorphose la nourriture à travers des peintures, rend éphémère la sculpture grâce à des installations comestibles à dimensions poétiques et ludiques pour que « partager un moment insolite soit plus invisible qu’il n’y paraît » Dorothée Selz (3). Depuis les années 90, Miralda a créé FoodCulturaMuseum où la question politique de l’alimentation est sans cesse interrogée. « En introduisant dans mon travail des situations comme le problème des guerres et de la violence liées à l’importation ou l’exportation d’aliments, la manipulation génétique, les bio combustibles, pourquoi un produit se vend et l’autre pas, je réorganise peu à peu le menu de toutes mes obsessions » Antoni Miralda (4).

Même si les Traiteurs coloristes ont décidé, vers les années 1975, de ne plus travailler en duo, Dorothée Selz et Miralda se retrouvent régulièrement au gré d’expositions et de performances à travers le monde, continuant ainsi à interroger les questions alimentaires, aujourd’hui, dans le feu de l’actualité. Ils persistent, depuis plus de quarante ans, à mettre en évidence l’alimentation comme une vraie question sociétale entre poésie et plaisir, entre violence et politique.

(1)(2)(3) Catalogue  Dorothée Selz, Offrandes

 galerie Fraîch’attidude, Paris 2003 (Un, deux…quatre éditions)

(4) Catalogue Antoni Miralda, KM, 2010 (Les Presses du Réel éditions)

Cindy Daguenet, historienne de l’art, commissaire d’exposition, écrivain, depuis 2014 chargée des expositions temporaires au Musée du Carroi, et à la galerie de l’hôtel de ville, Chinon, France

SUCRE D’ART

Camille Paulhan

Juin 2015

Pour catalogue « Daniel Spoerri / Attention Oeuvre d’Art » 2015
Musée Le Carroi / Mairie de Chinon, France

Depuis une petite vingtaine d’années, on assiste à une crue incessante d’expositions consacrées aux rapports entre art contemporain et nourriture. En France, l’exposition « Hors d’oeuvres : ordre et désordres de la nourriture »1 organisée au Capc (Bordeaux) par Maurice Fréchuret en 2004, a fait date, en faisant la part belle tant aux créateurs actuels qu’aux artistes des années 1960-1970 ayant évoqué ces sujets comme Daniel Spoerri, Erik Dietman ou encore Dorothée Selz et Antoni Miralda. Toutefois, à y regarder de plus près, au cours des années 1970 des initiatives tantôt confidentielles, tantôt plus imposantes, avaient déjà tâché d’organiser une réflexion sur l’intérêt nouveau que les artistes portaient à la nourriture. C’est ainsi qu’en 1971, une salle entière fut consacrée aux oeuvres de la Eat Art Galerie de Daniel Spoerri à Düsseldorf dans une exposition monographique lui étant consacrée au Stedelijk Museum à Amsterdam2. On pouvait notamment y voir des travaux en chocolat de Dieter Roth, un Pouce en caramel de César, le Freitagsobjekt [Objet du vendredi] de Joseph Beuys, réalisé à partir d’arêtes de hareng frites, et des Brotteigobjekte [Objets de pain] de Daniel Spoerri.

En France, une exposition marqua véritablement son temps : intitulée « Sucre d’art », elle prit place au Musée des Arts décoratifs à Paris au début de l’année 19783. Le commissariat fut assuré par l’artiste Dorothée Selz, qui travaillait déjà avec le matériau sucre depuis la fin des années 1960, et la coordination par François Mathey, conservateur en chef du musée à cette époque. L’exposition fut financée par le CEDUS (Centre d’études et de documentation du sucre4), d’après un projet formulé dès 19765. Un catalogue fut édité, comportant notamment des textes de Pierre Restany, Jean-Marie Lhôte, Dorothée Selz ou encore Dominique Abensour. Contrairement au projet de la Eat Art Galerie de Daniel Spoerri au début des années 1970 ou même à l’exposition monographique de ce dernier au Stedelijk, il ne s’agissait pas uniquement de montrer des artistes contemporains travaillant avec le sucre, mais bien de penser plus largement toutes les formes de création sucrées. On pouvait ainsi voir au cours de « Sucre d’art » un grand paysage en sucre de Dorothée Selz et de nombreuses oeuvres en sucre – et assimilés – issues de la Eat Art Galerie, comme le Schoggiflügelmutterfigur, matrice industrielle en chocolat de Bernhard Luginbühl, le Pinselstrich [Coup de pinceau] en pain d’épice et sucre glace de Roy Lichtenstein, un Pouce en sucre de César ou encore les collages de chewing-gum de François Morellet. On pouvait également y découvrir, sur proposition de Dorothée Selz qui connaissait son travail, les tableaux pastillés de Palanc prêtés par la galerie Alphonse Chave, comportant de la poudre d’oeufs, du sucre cuit et du caramel. Mais étaient également mis en valeur des travaux traditionnellement considérés comme de l’artisanat, tout d’abord des chefs-d’oeuvre de confiserie réalisés par des artisans français : reproductions d’oeuvres célèbres de Picasso, Boucher ou Cézanne en sucre ou chocolat, sculptures en pastillage, sucre soufflé, sucre tiré ou pâte d’amande. À leurs côtés étaient mis au tout premier plan des objets à base de sucre issus de l’artisanat populaire, qu’il soit italien, javanais, balinais – en pâte de riz modelée et frite – ou mexicain, à l’occasion de la Fête des morts.

Avant et pendant la Toussaint 1977, Dorothée Selz a en effet prospecté deux mois au Mexique afin de ramener en France un ensemble d’environ 700 menus objets réalisés par des confiseurs locaux, et représentant des motifs variés : béliers, moutons, poules, petits paniers, têtes de mort, cercueils et autres squelettes humoristiques aux couleurs vives. Il faut noter, non sans étonnement, que ces objets6 entrèrent immédiatement dans les collections du Musée des Arts décoratifs, sur décision de François Mathey, devenant donc inaliénables et ce en dépit de leur « qualité périssable »7. Dorothée Selz avait également, en vue de la préparation de l’exposition, voyagé en Espagne et en Angleterre afin d’acquérir des objets de confiserie populaire, tandis que ceux provenant de Bali et d’Italie avaient été ramenés par des amis.

De l’avis de François Mathey, l’exposition, qui ouvre ses portes en février 1978, est une réussite : « Le succès auprès du public a dépassé mes prévisions ; je ne sais si c’était une ‘‘bonne’’ exposition mais l’enthousiasme qu’elle a provoqué me laisserait supposer que oui »8 écrit-il quelques mois après la fermeture de « Sucre d’art », qui accueillit pas moins de 92 000 visiteurs, une fréquentation tout à fait exceptionnelle pour le musée, après une prolongation de trois mois9. Et ce malgré quelques réactions outrées, comme celle d’une visiteuse scandalisée face aux foetus en chocolat d’Ugo Dossi et agacée de voir autant d’objets mexicains, dont les vitrines « auraient pu être allégées au profit d’autres productions régionales » : « Croyez-vous vraiment indispensable de montrer à de jeunes enfants les élucubrations d’artistes déséquilibrés »10 ? La réponse de Mathey, ferme et sereine, rappelle que « l’art contemporain n’a pas pour objet l’exaltation des beautés de la nature mais qu’il s’exprime le plus souvent par des constats cruels dont la vie nous donne de multiples exemples », et que les enfants paraissent réjouis de l’exposition : « il ne semble pas que les oeuvres, que vous contestez, les scandalisent beaucoup ». S’il paraît évident que le CEDUS tenait à une promotion efficace de l’industrie sucrière en France à travers les réalisations toujours plus impressionnantes de confiseurs et d’autres artisans spécialisés, il ne fait aucun doute que la préférence de Mathey comme de Selz allait plutôt à l’artisanat mexicain, considéré par le premier comme une « expression populaire authentique manifestant […] une vitalité remarquable »11. Il n’hésitait pas à ajouter, un rien provocateur : « Autant les inventions sucrées de nos artisans confiseurs relevaient d’un académisme prétentieux, voire morbide, autant les figurations de la mort des artisans mexicains étaient joyeuses, sans cruauté et pour tout dire relevaient d’un humour très chrétien de l’au-delà »12. La seconde n’a cessé de rappeler au fil des ans à quel point cette expérience l’avait marquée pour son propre travail d’artiste. Sa série Hommage à l’art populaire (2002-2003) reprend d’ailleurs des photographies d’objets en sucre mexicains ou en pâte de riz tressée balinais exposés lors de « Sucre d’art ».

L’exposition fut bien reçue par la presse spécialisée13 mais son véritable succès peut réellement être mesuré à l’engouement d’institutions ayant souhaité son itinérance. Elle circula notamment à la Biennale de Menton sous une forme plus réduite, concentrée dans une seule salle14. Mais elle fut également convoitée par la municipalité de Cussac et le Musée des Arts décoratifs de Montréal15. Bien avant l’engouement de ces dernières années pour ces questions, « Sucre d’art » ouvrait avec un enthousiasme certain la voie à de nouvelles réflexions sur les rapports entre art et nourriture, pensées à travers une transversalité rafraîchissante, dégageant artistes et artisans d’étiquettes bien étouffantes. Mais elle montrait également qu’il était possible de se pencher sur un sujet en apparence futile et essentiellement ludique, mais au tout au contraire existentiel et délicat, sans excès mortifères.


1 Hors d’oeuvres : ordre et désordres de la nourriture  (cat. expo. capcMusée d’art contemporain de Bordeaux 9 octobre 2004 – 13 février 2005), Bordeaux, éd. Fage, 2005.

2 Wenn alle Künste untergehn, die edle Kochkunst bleibt bestehn  (cat. expo. 17 avril – 6 juin 1971), Amsterdam, éd. Museum Stedelijk, 1971.

3 Sucre d’art  (cat. expo. 8 février – 17 avril 1978), Paris, éd. Musée des arts décoratifs, 1978.

4  Le CEDUS était un organisme interprofessionnel de l’industrie du sucre, et donc un lobby pour les produits sucrés en France.

5  Voir le dossier d’archives sur l’exposition « Sucre d’art », Bibliothèque des Arts décoratifs, D1/500. De manière générale, nous nous référons pour ce texte à ce dossier d’archives ainsi qu’à l’album Maciet de l’exposition, conservé sous la cote 309 bis/48.

6  Ou peut-être seulement une partie, Dorothée Selz se rappelant aujourd’hui que le CEDUS en avait gardé un certain nombre. Nous remercions ici l’artiste pour son aide précieuse au cours de la rédaction de ce texte.

7  Attestation signée par François Mathey et datée du 25 novembre 1977, dossier d’archives D1/500, op. cit.

8  Lettre de François Mathey à Luc d’Iberville-Moreau, 22 août 1978, Ibid.

9  Voir Brigitte Gilardet, Réinventer le musée : François Mathey, un précurseur méconnu (1953-1985) , Dijon, éd. Les presses du réel, 2014, p. 482. La prolongation nous a été signalée par Dorothée Selz.

10  Échange de lettres entre Mme M. et François Mathey, mars 1978, Ibid.

11 Ibid.

12  Lettre de François Mathey à Luc d’Iberville-Moreau, 22 août 1978, Ibid.

13  Voir par exemple Philippe Comte, « La fête du sucre », Opus international  66-67, printemps 1978 et Gilbert Lascault, « Sucres d’art », La Quinzaine littéraire  n° 274, 1er  mars 1978.

14 Sucre d’art , Biennale internationale d’art de Menton  (cat. expo. 8 juillet – 17 septembre 1978), Menton, Biennale de Menton, 1978, n.p.

15  Nous renvoyons au dossier d’archives D1/500 de la Bibliothèque des Arts décoratifs.

Camille Paulhan, historienne de l’art, doctorat sur Le périssable dans l’art des années 1960-1970, enseignante, commissaire d’exposition, critique d’art, membre de l’AICA (association internationale des critiques d’art)

Discours de Daniel Spoerri pour l’ouverture de la Eat Art Galerie

Daniel Spoerri

18 juin 1970 à Düsseldorf, Allemagne

«  J’ai présenté la première édition de la collection MAT à Paris il y a 10 ans. MAT est l’abréviation des termes français Multiplication d’Art Transformable. Le mot multiple ayant fait école, on a multiplié un peu partout, si bien que des procès furent engagés pour savoir qui était le véritable auteur de ce mot. Il est certain que nous avons sorti  les premiers objets multipliés dans une édition. A la différence des « reproductions » qui ne permettent qu’une multiplication quantitative, la « multiplication » a pour but de reproduire les variations et l’aspect changeant d’un thème. Dix ans après, nous souhaitons développer cette idée, en travaillant sur ce qui se transforme le plus, c’est à dire les produits comestibles. Surgissent alors toutes les questions intéressantes qui mettent en doute la valeur d’éternité, la digestibilité, les transformations de l’art, l’art considéré comme bien de consommation.

Mais l’idée n’est pas nouvelles non plus ( bien que notre priorité dans le passé récent soit sûre). Je cite l’ouvrage de Giorgio Vasari sur la Vie d’artistes de la Renaissance de 1550, le « Paiuolo » des artistes florentins : Andrea del Sarto offrit un temple octogonal, de même forme que le baptistère, mais reposant sur des colonnes.

Le sol était un large plateau de gélatine de couleurs différentes comme une mosaïque ; les murs extérieurs étaient faits de biscuits et les tribunes entièrement en pâte d’amande. Au centre était dressé un pupitre de veau froid, sur lequel était posé un livre façonné avec des pâtes, des grains de poivre assemblés y forment des lettres et des notes. Groupés devant ce pupitre, les chanteurs étaient représentés par des cailles rôties au bec ouvert; ils se tenaient debout et portaient une sorte de chemise en peau de cochon de lait; derrière eux, les contrebasses étaient deux gros pigeons, et les sopranos deux ortolans…

Ce  Paiuolo, riche en voyelles, des artistes de la Renaissance, paraît de nouveau à la mode. Et il est extraordinaire que des artistes de tendances opposées, non seulement admettent cette idée, mais en soient enthousiastes au point d’avoir déjà livré une partie de leurs prototypes.

La plupart y avait donc songé. Aussi la création d’un forum où l’on puisse réaliser de tels projets s’avérait-elle nécessaire. Le Restaurant Spoerri, où furent effectuées jusqu’à présent toutes sortes d’expériences dans ce domaine et qui, dès le début, fut conçu comme le lieu d’un happening permanent, se prête particulièrement bien à ces activités.

Commençons par mes propres réalisations, ce qui me paraît logique. Depuis que j’ai accepté l’art comme moyen d’expression, les questions que je me pose sont celles ayant trait à l’alimentation, une des nécessités les plus vitales qui fait appel non seulement au visuel, mais également aux autres sens et où les traditions connaîtrons dans un avenir proche, comme aujourd’hui, une évolution radicale. Dès 1961, j’ai exposé à Copenhague, des pains cuits avec des ordures. Et ce n’est pas pour donner un exemple de ce que devient le pain – cela je peux l’expliquer à ceux qui n’ont toujours pas compris – mais pour montrer ce qu’il advient véritablement chaque jour.

Si j’expose aujourd’hui des objets en pâte à pain, c’est afin d’utiliser celui-ci à nouveau comme un symbole et comme simple matériau ayant ses qualités propres : pouvant gonfler, pâteux, moelleux, jusqu’à être dur et qui en séchant définitivement, ne peut plus être travaillé à souhait, mais où la part du hasard est pour beaucoup.

Mais je ne voudrais pas seulement parler de ce que je fais. Comme je l’ai dit, l’expression Eat Art semble avoir inspiré tous les artistes.

Elle a tout de suite convenu à Richard Lindner, l’un des personnages les plus indépendants du monde artistique actuel et que l’on ne saurait définir exactement; au cours de ses vacances au Tessin, cet été, il m’a fait une grande femme en pain d’épice, qui sera notre prochaine exposition. Qu’il s’agisse donc , lors de ma propre exposition, d’originaux ou de variations sur un thème choisi, dans le cas de l’oeuvre en pain d’épice de Lindner, édité à cent exemplaires, signés et numérotés, chacun est libre de la consommer complètement ou de la conserver soigneusement.

En revanche un certificat de la dite oeuvre subsiste de toute façon (de cette manière, on s’est logiquement approché de l’art conceptuel).

Joseph Beuys préparera la troisième exposition. Je ne sais pas encore ce qu’il me fera, mais cela ne fait qu’augmenter ma curiosité : j’ai l’impression qu’il utilisera jusqu’au bout les termes repas et nourriture pour illustrer le problème de la « survie ».

Voulez-vous savoir ce qui suivra? Arman nous a fait des  « accumulations de cuisses roses en pâte d’amande » – une véritable fosse commune de sucrerie kitsch, n’est-ce pas ?

Il y aura au mois de décembre une exposition de groupe in memoriam « Friends » ( à la mémoire d’ «amis ») :

Dieter Roth, André Thomkins, Karl Gerstner, Robert Filliou, George Brecht, Stephan Wewerka et Dorothy Iannone. Nous nous sommes retrouvés par hasard à Düsseldorf, après que les années eurent effacé nos différences les plus vives, ce qui témoigne de l’intensité de notre amitié. Je crois que nous devrions réexaminer notre appartenance commune au concept de l’Eat Art.

D’autres projets? Ont déjà accepté : Tom Wesselmann, Richard Hamilton, Christo, Warhol, Niki de Saint-Phalle, Max Bill, Lichtenstein, Tinguely, Uecker, Graubner.

Nous avons donc de quoi faire, depuis ce que nous avons déjà entrepris. Et Düsseldorf, là où le Restaurant Spoerri a pu être créé, apparaît comme un excellent bouillon de culture d’où cette nouvelle galerie peut germer.

Reste à savoir quelle sera la réaction du public – de toute manière indispensable à toute innovation – devant cette nouvelle forme d’art comestible; j’espère qu’elle sera toutefois en mesure de couvrir les investissements qu’entraînent nécessairement une telle chose. L’avenir le dira ».

© texte in catalogue Daniel Spoerri Attention  Œuvre d’art,  2015

 Musée Le Carroi / Ville de Chinon

© texte extrait du catalogue de l’exposition itinérante

 Musée national d’art moderne Centre Pompidou, Paris

Kunstmusem Solothurn, Suisse, 1990

 

 

 Daniel Spoerri, pseudonyme de Daniel Isaak Feinstein né en Roumanie, émigré à Zurich, danseur à l’Opéra de Berne (1954-1957) acteur, mime, décorateur, poète, 1959 à Paris crée les éditions MAT (multiplication d’art transformable), 1960 Tableaux-pièges (objets quotidiens ou restes d’un repas collés et dressés à la verticale), rejoint les Nouveaux Réalistes, 1963 Galerie J (Paris) repas servis par critiques d’art, 1964 Piège à mots avec Robert Filliou, 1968 à Düsseldorf  création Restaurant Spoerri, 1970 création Eat Art Galerie contiguë au restaurant, nombreuses expositions internationales et événements avec d’autres artistes, 1990 création de Il Giardino à Seggiano,Italie, parc avec des centaines d’œuvres d’art http://www.danielspoerri.org/giardino/