Galerie Loeve&Co

Paris 2019

Photo © Fabrice Gousset, Galerie Loeve&Co

La cuisine du peintre

Stéphane Corréard

Paris, mars 2021

Stéphane Corréard “La cuisine du peintre”
11/03/2021 Love&Collect
Dorothée Selz & entretien Tate Modern (2014)
©SpMillot-Fiche48-Selz-Love&Collect

Download PDF

Stéphane Corréard, écrivain, expert en art contemporain, commissaire d’expositions, journaliste, critique d’art, directeur de la galerie Méteo (Paris 1992-2000), commissaire artistique du Salon de Montrouge (2009-2015), depuis 2016 directeur de Galeristes un salon d’art contemporain plus accessible au public et aux jeunes collectionneurs (Paris), depuis 2019 co-directeur avec Hervé Loevenbruck de la galerie Loeve&Co (Paris)
https://www.loeveandco.com/
http://galeristes.fr/

Dorothée Selz: a Girl with a Guy

Stéphane Corréard

Paris, novembre 2019

Tout le monde n’a pas la chance d’avoir exposé pour la première fois à 21 ans, invitée par Harald Szeemann. Dorothée Selz, si, en 1967; l’exposition s’intitulait «Science-fiction», et réunissait au Musée des Arts Décoratifs à Paris, puis à la Kunsthalle de Düsseldorf, plus de 4.000 objets issus des champs littéraire, scientifique et artistique, mais aussi des jouets, de la mode, de la musique pop. 

Rétrospectivement, ce contexte apparaît déjà comme un véritable manifeste. Si la première partie de l’œuvre de Dorothée Selz s’est élaborée au sein d’un collectif (comprenant toujours son compagnon de l’époque, Antoni Miralda, et parfois Joan Rabascall et Jaume Xifra), sous le signe global du Eat Art, la seconde l’aura été en solitaire, prenant la forme de «performances» culinaires à base de sculptures comestibles éphémères ainsi que de tableaux prenant toujours comme point de départ une image issue de la culture populaire.

Tout le monde n’a pas eu la chance d’avoir un père fou d’art, de cultures et de voyages, intime des frères Prévert comme de Tsugouharu Foujita, qui ouvrit un bar à Ibiza au début des années 30, devint ami avec Walter Benjamin, et complice d’Alexander Calder. Mais, en vérité, ainsi qu’en témoigne la belle gouache dédicacée par Calder «aux Selz», nul ombre d’un quelconque patriarcat là-dedans ; c’est toute la tribu Selz qu’il conviendrait ici de convoquer. Outre Dorothée et Guy, donc, la mère, Françoise, et les oncles Pierre et Jacques-Laurent Bost, l’aîné, scénariste de référence du cinéma de «qualité française» et le benjamin, dit «le petit Bost », amant «historique» de Simone de Beauvoir, journaliste légendaire, et Philippe, le frère diplomate voyageur, qui perpétua l’esprit collectionneur des Selz, et, enfant, savait croquer les poulpes comme personne…

En vérité, Dorothée Selz n’a eu aucune chance.

Ou, plutôt, elle a su saisir ces chances, et les dépasser.

D’abord, parce qu’elle a su déborder de ce cercle familial pour, à son tour, explorer de nouveaux territoires, et nourrir la curiosité légendaire des Selz de mondes nouveaux. Ainsi est-elle par exemple revenue au Musée des Arts Décoratifs de Paris en 1978, mais comme commissaire d’une exposition qui fit date, «Sucre d’Art», regroupant des œuvres populaires en sucre du monde entier, des pâtisseries, de l’Art Brut et du Eat Art issues de la collection personnelle de Daniel Spoerri. 

Ensuite, parce qu’elle a élaboré une œuvre singulière, unique, qui s’appuie sur son intérêt profond pour ces univers marginaux ou expérimentaux, mais déborde du cadre géographique et théorique qui l’a vu naître à l’art (globalement, le Nouveau réalisme en France), et a été saluée internationalement à un niveau rarement atteint par une artiste française, si ce n’est justement Niki de Saint-Phalle (d’innombrables points communs les rapprochent), dont récemment la 57e Biennale de Venise (Viva Arte Viva, 2017), la Tate Modern (The World Goes Pop, 2015) ou le MACBA de Barcelone (2011). 

Cette exposition personnelle réunit des travaux réalisés ces trois dernières décennies, mis en relation avec les collections d’art populaire, moderne et contemporain de son père Guy, afin de révéler comment, dans ce creuset, s’est forgée la pratique de Dorothée Selz, «traiteur coloriste» dans les années 1960 et 1970, artiste pop, féministe et libre depuis toujours.

La "collection de collections" de Guy Selz

Dorothée Selz et Philippe Selz

Paris, novembre 2019

Il se disait “collectionneur de collections” : graphiste chez un publicitaire parisien, Guy Selz (1901-1976) remarqua, en 1925, une locomotive bleue et or imprimée sur un papier enveloppant une orange espagnole. Il la conserva, trouva un second papier d’orange, avec une locomotive rouge, en récolta des centaines, des milliers. Il n’avait pas idée de ce qu’étaient un collectionneur, une collection. Son regard fut alors séduit par la chromolithographie enfantine de la fin du 19ème siècle. A Ibiza et Barcelone de 1933 à 1936, il découvrit la peinture religieuse espagnole sur verre, puis, l’imagerie populaire, reliquaires, art naïf et art brut. Secrétaire général du magazine « ELLE » de 1946 à 1968, il fit, avec notre mère (soeur de Pierre et Jacques-Laurent Bost) des voyages en France, Espagne, Italie, Grande-Bretagne, Brésil…qui lui permirent de récolter jouets, en bois, terre cuite, métal… fragiles, périssables. Françoise et Guy accumulèrent dans leur appartement parisien et leur cave, des poupées, masques, cerfs-volants, verres de lanterne magique,figurines en plomb, ex-voto, images de communiants, bénitiers, croix (bien qu’ils fussent agnostiques) et objets du Mexique, Pérou, Inde…et de vaudou brésilien ; et une collection d’objets de « mauvais goût ». Sa passion excluait hiérarchies et frontières entre les genres et les arts : l’oeuvre signée côtoyait la voiture taillée dans une boîte de sardines. Sa dernière recherche, qu’il avouait impossible mais l’enchantait : une collection d’arcs-en-ciel. Il avait récolté des images d’incendies célèbres et des voitures de pompiers en jouets. Il évaluait à 20 000 le nombre de pièces de ce qu’il appelait son « musée sentimental », comme le musée Federico Marès de Barcelone. Nous avons conservé, parfois accru, ses collections selon nos goûts et métiers : Dorothée, peintre et sculpteur, Philippe, diplomate qui, avec Katherine, sa femme, a rapporté des objets d’art populaire des Amériques, d’Afrique… Dans les années 1920, à Montparnasse il devint ami de Tsugoharu Foujita qui se lia avec tous les Selz : Gaston et Lucile Selz, parents de Guy, Jean (critique d’art) et Jacqueline (secrétaire générale du Salon de Mai). Foujita (“Foufou”) nous régalait, à chaque Noël, par son humour et son français acrobatique. En 1954 il peignit un portrait de Dorothée, en échange de poupées érotiques de Mme Ska, dont Guy avait acquis un ensemble, qui ravissait les curieux, auprès du peintre et collectionneur d’art brut Jean Dubuffet. En 1974, Guy eut le bonheur de montrer ses collections dans l’exposition « Ils collectionnent… », au Musée des Arts Décoratifs de Paris. Son conservateur, François Mathey, lui avait écrit « Enfin je vais réaliser un vieux rêve qui pour vous est déjà une merveilleuse et quotidienne réalité : offrir au grand public la révélation de ces collections secrètes, inavouées, insoupçonnées… résultat d’une longue constance amoureuse, d’une recherche patiente et obstinée, en marge des réputations, des courants de la spéculation et des conventions de la mode et des goûts. Cependant je ne veux rien entreprendre sans votre concours car vous êtes le modèle admirable et il me faut… vous render l’hommage qui convient aux pionniers ». Le succès de cette exposition témoigna de l’intérêt du public et des médias pour ces insolites trouvailles. Vers 1960, l’UNESCO organisa à Paris une exposition-vente d’art populaire mexicain. Guy Selz, également critique d’art et de théâtre de « ELLE », fit un article enthousiaste. Le commissaire de l’exposition lui promit un petit taureau jaune et bleu, une rareté que notre père avait remarquée. L’exposition fut inaugurée par André Malraux, qui, tombé en arrêt devant ce taureau, demanda s’il pouvait lui être donné. Le commissaire objecta que l’animal avait été promis à un journaliste. Abasourdi, et furieux, Malraux ne put que s’incliner. Pour « ELLE », il parcourut la France, en quête d’artisans, d’artistes, inconnus. Il découvrit ainsi l’étonnant sonneur de cloches du village de Banon, en Provence, au nom prédestiné d’Auguste Bonnefoi. Cet original avait entassé dans une pièce des milliers de boîtes de conserve vides dans lesquelles il avait fixé un battant, les transformant en clochettes. A chacune était attachée une ficelle aboutissant à un fauteuil où il s’asseyait : tirant ces ficelles en tout sens, il créait, selon notre père, « un vacarme infernal ». Guy Selz fut un enthousiaste de l’art brut et des avant-gardes, dadaïstes, surréalistes, pop-art… qui ont nourri son imaginaire et sa sensibilité. L’accumulation était, pour lui, magique. Un objet ne lui paraissait vraiment beau et important que multiplié. Il conviait ses amis « en famille » : Jacques et Pierre Prévert -le poète et le cinéaste étant particulièrement liés- venaient ensemble avec femmes et enfants ; André Breton, avec sa fille Aube et son mari Yves Elléouët. De même avec Alexander Calder, et Eugène Ionesco que Guy avait soutenu dès l’origine. Une île fut essentielle dans sa vie : Ibiza, où, en 1936, il ouvrit un bar sur le port, qu’il appela « El Migjorn » (un vent marin). Dans une lettre à Gretel Adorno, Walter Benjamin parle de ce bar comme «…un nouveau lieu de rencontre où se nouent des intrigues en tout genre… et laisse présager un coin très agréable». Les photographes Gisèle Freund et Raoul Hausmann, le poète Rafael Alberti y vinrent ; et Jacques Prévert, qui sera pour Guy « l’ami de toujours ». La guerre civile espagnole mit fin à cette aventure. Le 22 août 1936 il note : « Départ d’Ibiza à 5h30 sur le trois-mâts « Isabel» avec Miguel de Beistegui ( futur parrain de Dorothée) , forte houle, nuit lunaire magnifique ». Il y revint souvent, l’été en famille. A Ibiza, il a beaucoup dessiné et appris à flâner pour, comme il disait, « trouver ce que personne ne voit ».
Nous avons fait une donation en 2010 de quelque 12 000 jouets et objets d’art populaire de ces collections au Musée du Jouet de Figueras en Espagne.

Philippe Selz, frère de Dorothée Selz, diplomate, a servi à Rio de Janeiro, Londres, Washington, chargé d’affaires puis ambassadeur en Haïti (1992-1995), Cameroun (1996-1998), Gabon et Sao Tomé-et-Principe (1998-2003), Djibouti (2004-2005), en 2016 publie La diplomatie expliquée à une jeune fille du XXIe siècle suivie du petit Talleyrand portatif, Riveneuve éditions, membre de l’association Les Amis de Talleyrand