Galerie Municipale Vitry-sur-Seine

Vitry-sur-Seine 2002

Photo © Galerie Municipale Vitry-sur-Seine

Dorothée Selz n’a pas peur des images

Pierre Tilman

Paris, 2002

Texte catalogue exposition  Kaléidoscope
Galerie municipale Vitry-sur-Seine 2002

Dorothée Selz n’a pas peur des images. Dans la problématique confrontation de la peinture avec le monde proliférant des images, elle ne craint pas la variété des références et va allègrement jusqu’aux clichés populaires, se jouant des frontières de l’art mineur, du bon et du mauvais goût. Et, c’est à chaque fois également pour elle une façon de définir le positionnement singulier de sa pratique picturale. Mais en utilisant, comme elle le fait ici, ses propres dessins d’enfant, l’artiste engage une démarche encore plus singulière.

Voici en quelques mots l’histoire. Le père de Dorothée Selz, collectionneur et amateur d’art, avait gardé des dessins de la petite fille. Ceux-ci ont été retrouvés par hasard dans la famille. L’adulte Selz, avec tout son savoir de peintre, décide alors de se juxtaposer avec cette autre elle-même qui inscrivit, plus de quarante ans plus tôt, ses premières traces sur la feuille de papier. Ces retrouvailles se font dans le plaisir, sans aucune nostalgie et sans mélancolie.

Les dessins d’enfant sont déjà des premières actions, une volonté d’agir sur une feuille, une affirmation de dynamisme. Ce sont aussi des gestes de solitude. Quand on dessine, c’est que déjà on est tout seul.

Elle élargit son propos en utilisant aussi des pages de cahier d’écolier, des coloriages, des livres lui ayant appartenu ou pas, des couvertures d’albums pour enfant. C’est alors la notion d’apprentissage qui est mise en avant. Apprentissage, c’est-à-dire goût de l’exercice et de l’approfondissement de ses connaissances mais aussi perte de l’inconnu et de l’aventure au profit de l’imitation et de l’obéissance aux règles du bien fait.

J’ai l’impression que la peinture de Dorothée Selz est parvenue à cette maturité qui lui permet de trouver ce point d’intersection exact et délicat où elle est capable de s’abandonner encore mieux au jeu et à la fantaisie. L’enfance n’est pas arrivée n’importe quand. Elle est revenue quand elle devait revenir, peut-être justement pour redonner à la maturité la saveur de l’innocence et du trouble des premières fois. Comment savoir sans savoir ? Comment ça voir sans s’avoir et sans se faire avoir par le poids de ses connaissances ? Comment appliquer son métier et ses techniques sans se bloquer sur la fabrication des produits ? Comment se laisser aller, se laisser porter, se laisser glisser, tout en gardant la maîtrise, la netteté et l’exigence ? Les dessins d’enfant « retravaillés » par Dorothée Selz sont une réponse.

Où mettre la peinture ?

Ce que fait Dorothée Selz est de tout évidence de la peinture. C’est même une œuvre qui respire le plaisir de peindre, le goût, la saveur et la fantaisie des formes, de la matière et de la couleur. Pourtant elle n’agit pas tout à fait comme les autres peintres. Ses gestes et ses matériaux sont différents puisqu’elle utilise de la colle pour carrelage, une pâte à base de ciment et d’eau qu’elle teinte à l’aide de couleurs acryliques. Pour étaler cette matière, elle emploie des spatules de peintre en bâtiment. Pour tracer des traits en épaisseur elle se sert d’embouts de pâtissier plus ou moins fins.

Cette technique artisanale particulière relève de la spontanéité maîtrisée. Elle exige rapidité d’exécution, le geste est définitif, impossible à retoucher et à modifier une fois posé. En outre, Dorothée Selz ne peint pas sur de la toile blanche. Non, avec elle le support n’est pas vierge, mais déjà inscrit, chargé, marqué, dessiné, figuré. Elle peint sur de la mémoire, sur des codes et sur du savoir. Mais, dans son cas, ces codes et ce savoir n’ont rien de lourdement culturel car ils sont directement liés à la vie et compréhensibles par tous. Elle intervient donc sur des images préexistantes.

Dans cette exposition Kaléidoscope différents types d’images sont présentés : dessins d’enfant, pages de coloriage, couvertures de magazines d’aventure et de science-fiction, illustrations d’histoires d’amour, gravures du 19e siècle d’un ouvrage sur l’art culinaire, imagerie d’Épinal sur la guerre, photographies sur toile d’objets populaires surdimensionnés.

À chaque fois, l’artiste pratique des ajouts de couleur. Elle trace, décore, souligne, note, prolonge, confronte, complète. Et à chaque fois, on dirait qu’elle se pose la question : où mettre la peinture ? Notre monde, nous le savons, est saturé de clichés et d’images. Alors, la peinture, où la met-on ? Où a-t-elle encore une « utilité » ? Où la placer, cette fameuse peinture, entre histoires de l’art et imageries populaires, entre solide maçonnerie et calligraphie rapide ? C’est une question ludique, car il s’agit d’un jeu. Et c’est aussi, l’air de rien, une question morale, une attitude, une manière d’être, car ce jeu consiste en l’exercice poétique d’une liberté.

Pierre Tilman, artiste, poète, écrivain, expose et édite régulièrement depuis les années 1970 – a été professeur d’histoire de l’art à l’école supérieure d’art d’Avignon FR – nombreuses expositions, lectures et performances de cet amoureux des mots qu’il met en scène, en 2006 écrit la première biographie de l’artiste Filliou : Robert Filliou, nationalité poète.