Arts Santa Mònica

Barcelone 2010

Photo © Arts Santa Mònica, Barcelone

LES SEPT SENS DE LA COLLECTION SELZ:
L’ANALOGIE, L’ACCUMULATION, LE FÉTICHISME, LE SYMBOLE, L’ÉSOTÉRISME, LA SAUVEGARDE ET LE BRICOLAGE DES CHOSES

Vicenç Altaió

Barcelona, 2010

Texte du catalogue de l’exposition La collection de collections de Guy Selz Barcelone, Arts Santa Monica et Figueras, Museu del Joguet de Catalunya, 2010

« Cet homme, de bonne humeur, c’est Guy Selz, qui sait tout de la vie parisienne : les expositions, les premières au théâtre, le dernier film. Il est secrétaire général (de Elle). Son hobby : l’art populaire. Sous le bras, la pièce nº 30 000 ! » C’est ainsi qu’était dépeint, dans les années 1960, l’homme de notre couverture. Car, à l’époque yéyé du pop, l’objet d’art issu de la culture d’avant-garde (signé et unique, dandy, élitiste, minoritaire, et snob, cher) et l’objet populaire (anonyme et artisanal, indigent, superstitieux, majoritaire et kitsch, bon marché) sont entrés dans la culture de masse moderne. Une classe moyenne, autodidacte et cultivée, cosmopolite, progressiste et proto-féministe allait investir la dynamique consumériste et le goût d’un capitalisme renouvelé satisfait de son rêve technologique. La culture populaire allait devenir celle de l’électrodomestique ou du prêt-à-porter de l’art d’avant-garde.

Guy Selz, qui venait d’une famille appartenant à la vraie bohème parisienne du début du siècle (le vingtième), a mené de front, toute sa vie durant, son premier métier de collectionneur (cf. agenda, 1936) et celui de journaliste (cf. carte de presse, 1966). C’est au cours des péripéties de sa jeunesse que Guy Selz découvrit le lien étroit entre l’architecture rurale locale d’Ibiza, où il ouvrit un bar, et le rationalisme architectural fonctionnel et international, et c’est dans cette île qu’il noua de vrais amitiés, exceptionnelles, avec des gens de culture, de W. Benjamin et J. Prévert, dans l’isolement insulaire à l’aube de la guerre, à Breton et Sartre, Agnès Varda ou Juliette Greco, dans le Paris existentialiste d’après 1945. Ce lecteur et propagateur des romans visuels de Max Ernst, des mobiles de Calder, des interprétations de Dali et des combinatoires de Queneau, adepte aussi bien du hasard sur la page blanche de Mallarmé que des associations des surréalistes ou des assemblages de l’art brut, mariera la diffusion et la propagation de l’art moderne dans le magazine féminin Elle, avec la fièvre animale du collectionneur et les vertus de « l’amoureux, du maniaque, de la pythonisse, du détective et du voyeur ».

Contrairement au muséologue et à l’archiviste, le collectionneur n’énumère pas, ne classe pas et ne conserve pas avec un zèle méthodique, mais est une sorte de possédé qui forme dans l’optimisme le goût de l’homme anonyme devant les objets banals détachés de leur sens originel. Le collectionneur ne préserve pas tant la mémoire qu’il n’en capte l’énergie. Les séries d’objets que Selz a rassemblées créent un ensemble de systèmes de multi-savoirs transversaux, indifférent à la thématique (de l’imagerie religieuse aux œuvres de fous) ; aux techniques (de la chromolithographie pour enfants au papier dentelle) ; aux matériaux (du métal de récupération des camions et des bus d’Haïti aux verres des lanternes magiques françaises) ; ou à l’origine (des siurells [sifflet de Majorque] aux cavaliers du Brésil). Une figuration narrative répétitive fondée sur l’insolite façonne ainsi une écologie de l’authentique contre le barbarisme de la technologie. Comme l’écrivait François Mathey, conservateur en chef du Musée des Arts Décoratifs de Paris, à Guy Selz : « Montrer qu’il n’existe pas de hiérarchie des genres, que l’art est partout, fragile, et qu’il se cache là ou on l’attend le moins… Vous êtes le modèle admirable ! »

Nous devons cette exposition présentée pour la première fois à l’Arxiu de l’Arts Santa Mònica, à la donation généreuse que Dorothée Selz et Philippe Selz, on faite au Musée du Jouet de Catalogne, à Figueras, d’un ensemble de collections que Françoise et Guy Selz, leurs parents, ont réunies pendant 50 ans (1925-1976), et qu’ils ont eux-mêmes complétées : au point de faire naître un art insolite, s’enracinant dans la culture populaire, chez l’artiste Dorothée Selz, et par extension, au sein du groupe d’artistes catalans installés à Paris (Antoni Miralda, Joan Rabascall, Jaume Xifra, Benet Rossell, membres du très conceptuel Grup de Treball). Toute une collection de relations familiales dans la continuité, de relations artistiques fraternelles et de relations géographiques et culturelles.

Vicenç Altaió, écrivain, poète, critique d’art, commissaire d’exposition, directeur du centre d’art KRTU et Arts Santa Monica, Barcelone (2009- 2013) avec la complicité de Manel Guerrero, acteur dans les films de Albert Serra Histoire de ma mort (2013), La mort de Louis XIV (2016), directeur de la Fondation Joan Brossa, poète (1919-1998), agitateur culturel prolifique, en 2010 présente à Arts Santa Monica La collection de collections de Guy Selz, commissaire Josep Maria Joan i Rosa, directeur du Musée du Jouet de Figueras.

Lettre François Mathey à Guy Selz 1973

François Mathey

Paris, 20 novembre 1973

Lettre François Mathey à Guy Selz 1973

François Mathey (1917-1993), dès 1953 conservateur en chef du musée des Arts Décoratifs à Paris, crée des expositions atypiques et innovantes, parmi elles : Cartier-Bresson 1956, Jean Dubuffet 1960, Yves Klein 1969,  Bande Dessinée 1967, Science-fiction 1967, Bolid Design 1970, Ils collectionnent 1974, Les machines célibataires 1976, Artiste / Artisan ? 1977, Sucre d’art 1978, Les métiers d’art 1980, commissaire d’importantes expositions en France et à l’étranger, son état d’esprit interrogatif et ouvert sur l’art apportera un renouveau pour le public  
https://madparis.fr/

La "collection de collections" de Guy Selz

Dorothée Selz et Philippe Selz

Paris, novembre 2019

Il se disait “collectionneur de collections” : graphiste chez un publicitaire parisien, Guy Selz (1901-1976) remarqua, en 1925, une locomotive bleue et or imprimée sur un papier enveloppant une orange espagnole. Il la conserva, trouva un second papier d’orange, avec une locomotive rouge, en récolta des centaines, des milliers. Il n’avait pas idée de ce qu’étaient un collectionneur, une collection. Son regard fut alors séduit par la chromolithographie enfantine de la fin du 19ème siècle. A Ibiza et Barcelone de 1933 à 1936, il découvrit la peinture religieuse espagnole sur verre, puis, l’imagerie populaire, reliquaires, art naïf et art brut. Secrétaire général du magazine « ELLE » de 1946 à 1968, il fit, avec notre mère (soeur de Pierre et Jacques-Laurent Bost) des voyages en France, Espagne, Italie, Grande-Bretagne, Brésil…qui lui permirent de récolter jouets, en bois, terre cuite, métal… fragiles, périssables. Françoise et Guy accumulèrent dans leur appartement parisien et leur cave, des poupées, masques, cerfs-volants, verres de lanterne magique,figurines en plomb, ex-voto, images de communiants, bénitiers, croix (bien qu’ils fussent agnostiques) et objets du Mexique, Pérou, Inde…et de vaudou brésilien ; et une collection d’objets de « mauvais goût ». Sa passion excluait hiérarchies et frontières entre les genres et les arts : l’oeuvre signée côtoyait la voiture taillée dans une boîte de sardines. Sa dernière recherche, qu’il avouait impossible mais l’enchantait : une collection d’arcs-en-ciel. Il avait récolté des images d’incendies célèbres et des voitures de pompiers en jouets. Il évaluait à 20 000 le nombre de pièces de ce qu’il appelait son « musée sentimental », comme le musée Federico Marès de Barcelone. Nous avons conservé, parfois accru, ses collections selon nos goûts et métiers : Dorothée, peintre et sculpteur, Philippe, diplomate qui, avec Katherine, sa femme, a rapporté des objets d’art populaire des Amériques, d’Afrique… Dans les années 1920, à Montparnasse il devint ami de Tsugoharu Foujita qui se lia avec tous les Selz : Gaston et Lucile Selz, parents de Guy, Jean (critique d’art) et Jacqueline (secrétaire générale du Salon de Mai). Foujita (“Foufou”) nous régalait, à chaque Noël, par son humour et son français acrobatique. En 1954 il peignit un portrait de Dorothée, en échange de poupées érotiques de Mme Ska, dont Guy avait acquis un ensemble, qui ravissait les curieux, auprès du peintre et collectionneur d’art brut Jean Dubuffet. En 1974, Guy eut le bonheur de montrer ses collections dans l’exposition « Ils collectionnent… », au Musée des Arts Décoratifs de Paris. Son conservateur, François Mathey, lui avait écrit « Enfin je vais réaliser un vieux rêve qui pour vous est déjà une merveilleuse et quotidienne réalité : offrir au grand public la révélation de ces collections secrètes, inavouées, insoupçonnées… résultat d’une longue constance amoureuse, d’une recherche patiente et obstinée, en marge des réputations, des courants de la spéculation et des conventions de la mode et des goûts. Cependant je ne veux rien entreprendre sans votre concours car vous êtes le modèle admirable et il me faut… vous render l’hommage qui convient aux pionniers ». Le succès de cette exposition témoigna de l’intérêt du public et des médias pour ces insolites trouvailles. Vers 1960, l’UNESCO organisa à Paris une exposition-vente d’art populaire mexicain. Guy Selz, également critique d’art et de théâtre de « ELLE », fit un article enthousiaste. Le commissaire de l’exposition lui promit un petit taureau jaune et bleu, une rareté que notre père avait remarquée. L’exposition fut inaugurée par André Malraux, qui, tombé en arrêt devant ce taureau, demanda s’il pouvait lui être donné. Le commissaire objecta que l’animal avait été promis à un journaliste. Abasourdi, et furieux, Malraux ne put que s’incliner. Pour « ELLE », il parcourut la France, en quête d’artisans, d’artistes, inconnus. Il découvrit ainsi l’étonnant sonneur de cloches du village de Banon, en Provence, au nom prédestiné d’Auguste Bonnefoi. Cet original avait entassé dans une pièce des milliers de boîtes de conserve vides dans lesquelles il avait fixé un battant, les transformant en clochettes. A chacune était attachée une ficelle aboutissant à un fauteuil où il s’asseyait : tirant ces ficelles en tout sens, il créait, selon notre père, « un vacarme infernal ». Guy Selz fut un enthousiaste de l’art brut et des avant-gardes, dadaïstes, surréalistes, pop-art… qui ont nourri son imaginaire et sa sensibilité. L’accumulation était, pour lui, magique. Un objet ne lui paraissait vraiment beau et important que multiplié. Il conviait ses amis « en famille » : Jacques et Pierre Prévert -le poète et le cinéaste étant particulièrement liés- venaient ensemble avec femmes et enfants ; André Breton, avec sa fille Aube et son mari Yves Elléouët. De même avec Alexander Calder, et Eugène Ionesco que Guy avait soutenu dès l’origine. Une île fut essentielle dans sa vie : Ibiza, où, en 1936, il ouvrit un bar sur le port, qu’il appela « El Migjorn » (un vent marin). Dans une lettre à Gretel Adorno, Walter Benjamin parle de ce bar comme «…un nouveau lieu de rencontre où se nouent des intrigues en tout genre… et laisse présager un coin très agréable». Les photographes Gisèle Freund et Raoul Hausmann, le poète Rafael Alberti y vinrent ; et Jacques Prévert, qui sera pour Guy « l’ami de toujours ». La guerre civile espagnole mit fin à cette aventure. Le 22 août 1936 il note : « Départ d’Ibiza à 5h30 sur le trois-mâts « Isabel» avec Miguel de Beistegui ( futur parrain de Dorothée) , forte houle, nuit lunaire magnifique ». Il y revint souvent, l’été en famille. A Ibiza, il a beaucoup dessiné et appris à flâner pour, comme il disait, « trouver ce que personne ne voit ».
Nous avons fait une donation en 2010 de quelque 12 000 jouets et objets d’art populaire de ces collections au Musée du Jouet de Figueras en Espagne.

Philippe Selz, frère de Dorothée Selz, diplomate, a servi à Rio de Janeiro, Londres, Washington, chargé d’affaires puis ambassadeur en Haïti (1992-1995), Cameroun (1996-1998), Gabon et Sao Tomé-et-Principe (1998-2003), Djibouti (2004-2005), en 2016 publie La diplomatie expliquée à une jeune fille du XXIe siècle suivie du petit Talleyrand portatif, Riveneuve éditions, membre de l’association Les Amis de Talleyrand